Perchée sur les hauteurs, dans les ruelles escarpées de la favela Morro da Providência à Rio de Janeiro, se dresse une maison pas comme les autres aux couleurs du soleil.
C’est en 2009 que l’artiste français JR, mondialement connu pour ses portraits monumentaux collés sur les murs des villes, rencontre Maurício Hora, photographe et enfant du quartier. Ensemble, ils imaginent un lieu qui serait un pont entre l’art et la communauté. Un espace libre, ouvert, où la culture devient un outil de transformation sociale.
La Casa Amarela est née de cette vision. À la fois centre culturel, atelier d’art, salle de projection, école informelle et lieu de vie, elle est aujourd’hui un symbole d’espoir et de créativité au cœur d’un territoire encore marginalisé. Entre ses murs, les enfants de la favela découvrent la photographie, le dessin, la danse, l’écriture, la musique ou encore le cirque. Ici, on apprend à raconter le monde, et surtout à raconter le sien, oublié du reste du monde. On apprend à reprendre le pouvoir sur son histoire.
Facebook_Casa Amarela
À peine arrivées, essoufflées, à l’entrée de la maison, on entend les enfants vibrer au rythme des tambours et des guitares. On ne nous a pas menti, les murs sont jaunes pétants, et perché sur son toit se trouve une lune géante qui fait office de chambre pour les artistes en résidence. À l’intérieur, tous les enfants sont occupés, quelques-uns dessinent les divinités brésiliennes, d’autres dansent sur des rythmes de samba, et le reste du groupe explore les instruments de musique, mais le spectacle se trouve sur le toit. Lorsque l’on monte, encore, quelques marches, un groupe de petits musiciens et musiciennes sont en pleine répétition. Ils préparent le festival de la Casa, un rendez-vous important pour l’avenir de l’établissement.
Au-delà de l’art, la résistance
On comprend que la Casa Amarela est bien plus qu’un simple espace culturel. C’est un foyer d’initiatives locales, porté par une équipe d’éducateurs, d’artistes et de producteurs culturels issus de la Providência et d’ailleurs. Ensemble, ils proposent une multitude d’activités : ateliers artistiques, cours professionnels, formations, et projets de recherche, tous ancrés dans la valorisation du territoire et de la culture locale.
Parmi les collectifs emblématiques nés au sein de la Casa, on trouve « Colerê », une compagnie de danse afro pour enfants, l’Orquestra Luna, composée de jeunes musiciens et violonistes, et les « Mulheres Independentes da Providência » (MiP), un groupe de femmes engagées dans la transformation sociale de leur communauté. Ces initiatives témoignent de la capacité de la Casa à fédérer et à inspirer.
Nous sommes partis à la rencontre d’Ernane Ferreira, coordinateur général et éducateur artistique de la Casa Amarela et Miriam Generoso, coorrdinatrice de la MiP. Ils nous ont parlé de l’importance de l’éducation au sein de la Casa.
Ernane et Miriam_Casa Amarela, Rio de Janeiro_© Elisa LEHOURS
de l’importance de l’éducation au sein de la Casa. “Actuellement, la Casa Amarela est un centre d’éducation, d’art et de culture et elle est tournée vers le développement humain, pour les habitants du territoire. Ce qu’on essaye de faire en matière de développement humain, c’est d’offrir un espace où on peut discuter des relations ethnoraciales, de l’éducation pour la diversité, qui considère que tout être humain est divers. On a trois groupes de jeunes et un groupe d’adultes, donc quatre groupes au total.”
Ernane a continué en nous expliquant les étapes éducatives, “On commence avec le processus d’éducation, pour aller vers le processus de formation. Pour chaque groupe, on dispose d’une méthodologie spécifique. Quand on pense au processus d’éducation, appliqué aux groupes des plus petit.es : les Kekerês et les Êres, on se réfère notamment à l’éducation pour la liberté, de la création d’un lieu sûr pour jouer… À partir du groupe Somodé, on complète la partie éducative avec un processus de formation. C’est à ce stade qu’on considère que l’enfant se prépare à rejoindre la société, le monde. Et les noms des groupes viennent de la langue iorubá, notre objectif étant aussi de récupérer ces références ancestrales invisibilisées.
Au niveau éducationnel, j’essaye de combattre les intolérances. Ce travail pro-diversité commence dès l’enfance. Selon moi, tout professeur.e a pour obligation de comprendre la subjectivité de chaque enfant. Quand on parle d’éducation, l’idée c’est de ne pas restreindre, l’enfant doit pouvoir expérimenter, comprendre quel est le meilleur déguisement pour ellui. En danse afro, les orixás (divinités d’afrodescendance) utilisent des jupes, qu’iels soient homme ou femme. Et ça, c’est un point qui m’aide à orienter mon travail pédagogique.”
Par la suite, Miriam nous expliquait les enjeux présents au sein de son collectif “Mulheres Independentes da Providência”.
“Les femmes sont toujours plus vulnérables socialement et notamment au sein de notre territoire. On passe par ces événements de violence, d’opération policière et tant d’autres… On a compris qu’il était nécessaire de travailler sur deux axes : l’entrepreneuriat, avec des cours et une formation éducative. On a compris qu’il était insuffisant de doter ces femmes d’un métier si elles ne sont pas prêtes, sans avoir pu élaborer une pensée critique, afin de pouvoir s’appréhender comme une personne capable, compétente, pouvant faire bien plus.”
Une initiative durable
Depuis 2020, la Casa organise le Festival Novembro Negro, un événement culturel annuel qui met en lumière les talents locaux et les enjeux de la communauté. En 2023, ce festival a franchi une étape importante en recevant son premier financement public, accueillant plus de 1 000 participants et en renforçant son impact sur le quartier.
Avec plus de 30 activités hebdomadaires et plus de 1 600 participants annuels, la Casa Amarela Providência est devenue un pilier de la vie communautaire. Elle illustre parfaitement comment l’engagement local, soutenu par une vision artistique et éducative, peut engendrer des transformations profondes et durables.
Au fil des années, la Casa Amarela est devenue bien plus qu’un projet artistique, c’est une maison commune. Un lieu de partage, de lutte et de résistance. Elle rappelle que la culture n’est pas un luxe, mais une nécessité. Et que, même dans les endroits les plus invisibilisés, l’art peut faire jaillir une lumière.
Elisa Lehours